Prix Ecritures écritures et spiritualités 2025


Entretien dans l’émission « Au fil des pages » sur la radio Aligre FM 93.1
Entretien sur María Zambrano, le choix de naître avec Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban dans l’émission « Au fil des pages » sur la radio Aligre FM 93.1 le jeudi 19 décembre 2024, rediffusée le lundi 23 décembre. Cécile A.Hodlban évoque au cours de l’émission Les impardonnables, le grand livre de celle qui fut la grande amie italienne de María Zambrano, Cristina Campo. L’entretien se poursuit à propos de ma traduction du Cantique spirituel de saint Jean de la croix, paru au éditions Illador en 2024 avec les peintures de Catherine Sourdillon.
Lien du podcast :
https://aligrefm.org/podcasts/au-fil-des-pages-19-decembre-2024-jean-marc-sourdillon-3160

Remise du prix Ecritures et spiritualités, le 14 octobre 2025
https://ecrituresetspiritualites.fr/retours-sur-la-ceremonie-du-prix-2025/
Discours de Catherine Chalier
Soirée remise Prix ES.
14 Octobre 2025.
Cher Jean-Marc Sourdillon,
Si le jury a choisi votre beau livre Maria Zambrano Le choix de naître comme lauréat du prix Écritures et spiritualités pour l’année 2025, il me semble que c’est surtout pour avoir été sensible à la place centrale que vous faites à l’espérance dans l’œuvre et la vie de Maria Zambrano. Une place que vous évoquez à différentes reprises, selon une scansion littéraire qui lui permet de resurgir comme éveillée à nouveau sous votre plume, quand vous lisez ses textes ou quand vous l’accompagnez dans ce que vous appelez les six clairières de sa vie. Mais je voudrais être plus précise.
Plutôt que conceptuelle, l’écriture de Maria Zambrano suit la trame d’images qui permettent à l’idée de rester toujours sur le qui-vive, incapable de se reposer dans de simples affirmations ou un savoir définitif. En ce sens on peut dire que son écriture – et la vôtre imprégnée de la sienne – ressemble à un mouvement créateur sans fin bien arrêtée, mais aussi sans résignation à ce qui est. Cette écriture suit les tourments de la vie de Maria Zambrano, non pas pour s’en plaindre ou se révolter contre eux, mais pour chercher comment, même dans les temps les plus sombres qu’elle traverse, l’espérance n’a pas dit son dernier mot.
Si elle dut quitter l’Espagne pour un très long exil, lors du triomphe du Francisme, si elle connut l’échec et le deuil, c’est aussi par et dans ces terribles épreuves qu’elle apprit, dites-vous, à pressentir en elle « le lieu très profond et très intérieur où sans cesse viennent se relancer la vie et se nourrir l’inspiration qui lui donne forme » (p.20). Je crois que si ce pressentiment fut aussi celui de Jean de la Croix dont Maria Zambrano avait emporté avec elle les écrits en quittant l’Espagne, il est aussi partagé par beaucoup d’autres personnes, chrétiennes ou pas. Je l’ai rencontré pour ma part dans la littérature juive hassidique, presque dans les mêmes termes. Il existe aussi en Islam. Si je dis cela, c’est parce que ce « lieu très profond », comme vous l’appelez, n’a pas de résonance exclusive dans un quelconque credo. Ce que vous montrez très bien, ce que le jury (je crois) a reconnu également.
Mais comment la vie vient-elle se ressourcer à ce point ? Quel lien entretient-il avec l’espérance ? C’est ce que vous expliquez dans votre livre. Vous montrez très bien comment l’expérience de la maladie, de l’exil et du deuil qu’a traversée Maria Zambrano l’a obligée à se mettre en quête de l’élan qui sous-tend secrètement le désir de vivre, malgré tout, en dépit de tout. Ce serait toujours du point zéro de cet élan qu’il faudrait repartir. Mais, pour cela, il faudrait aussi se délester des images que l’on a de soi-même, ou de ce qu’on appelle ordinairement son identité, et s’exposer à ce qui advient, en disant simplement : « oui, je suis ici » (p.31). Ce « je » là – aux antipodes du « moi, je » si insistant et si opaque – ressemble, à mon avis, au « me voici » (הנני) des personnages bibliques. « Me voici, envoie-moi » ( הנני שלחניcomme le dit Isaïe (6, 8) . Ce que Levinas commentait en disant : « Me voici, signifie envoie-moi ».
Maria Zambrano sait qu’il n’y a pas de réparation envisageable – la maladie, l’exil, la mort – ne se réparent pas, et pourtant, à les traverser on découvre ce qu’on ne s’attendait pas à trouver et qui est précisément l’espérance. Ce par quoi il faut entendre non pas un nouveau but qu’on se donnerait dans la vie, mais une façon de reprendre « sa naissance à partir du noyau brûlant que l’exil a laissé intact en lui ». Tel serait « le souffle de l’espérance » (p.37). Même la mort devrait être approchée ainsi, comme si la vie quittait une forme qui ne peut plus la contenir et s’en allait pour passer ailleurs et continuer à couler (p.44).
De la partie de votre livre Écrire Maria Zambrano, je voudrais pour terminer lire et commenter brièvement un extrait. Il s’agit d’une journée où elle enseigne à des étudiants mexicains à Moralia où elle se trouve exilée. Au moment où, après un temps de silence, elle allait commencer son cours, Madrid tombait sous les cris de victoire des Francistes, on m’arrachait le cœur, dit-elle. Puis voici l’extrait (p.84-85) : « Je posais mon cahier…. Où es-tu cachée ? »
On retrouve dans ce magnifique passage « le noyau irréductible » évoqué précédemment, noyau qui nous habite secrètement et que, dans cet extrait, elle nomme « liberté », ou encore ce que nous dicte l’espérance en nous, avant nous, à savoir un éveil ou une naissance toujours encore possible. Cette naissance, pour Maria Zambrano, et pour d’autres, passe par l’écriture. Elle a en effet besoin de nos mots pour nous révéler à nous-même notre vie en lui donnant une forme, fût-elle provisoire, et en nous aidant à l’habiter. On peut penser que le lecteur fasse également cette expérience en lisant.
Le jury vous remercie d’avoir écrit ce beau livre et espère – c’est en effet le bon mot – qu’il fera mieux découvrir l’œuvre de Maria Zambrano pour qu’elle accompagne d’autres vies que la vôtre.
CC.


Discours de remerciement de Jean Marc Sourdillon
Mardi 14 octobre Remise du prix Écritures et spiritualités. Remerciements de Jean Marc Sourdillon.
Si je devais garder une phrase, une seule phrase de María Zambrano, ce serait celle-là : Tout est révélation, tout pourrait l’être si on l’accueillait à l’état naissant.
Cette phrase, on peut se la répéter les soirs de désastre ou de séparation, dans toutes les fins, toutes les défaites, au milieu des renoncements, des pertes, des deuils, des échecs, elle nous demande non pas d’être volontaire ou de réagir comme des héros mais simplement d’être attentif et d’avoir l’audace ou la générosité de croire, de fonder sur ce qu’on voit notre espérance. C’est-à-dire cette faculté de percevoir en soi, dans sa vie ou celle d’autrui, et à tous moments, la possibilité de la naissance. Cette capacité de naître en chacun de nous est ce qui émeut au plus haut point, fonde le sens, nous fait nous révéler dans nos vies et aller vers ce qui à l’intérieur d’elles et en avant de nous, nous appelle, nous transforme. D’une manière différente Hannah Arendt l’avait dit dans Condition de l’homme moderne : cela peut sauver le monde.
Je voudrais revenir brièvement à l’instant du commencement, quand personne ne connaissait l’existence de la philosophe autour de moi, que rien ne s’écrivait sur elle en français et qu’il n’existait que trois livres de ses traductions, Les clairières des bois, De l’aurore et Sentiers. J’emportais avec moi ces livres dans mes longues marches solitaires dans le grand paysage ouvert des Cévennes. Ce paysage devenait aussitôt celui de la pensée de María Zambrano ; je le parcourais à pied dans sa beauté sauvage, la verticalité de son relief, la brusquerie fraîche de ses torrents et sans jamais rencontrer personne hormis quelques chèvres ou quelques groupes de brebis. Un paysage immémorial, en apparence désert et exclusivement naturel, mais en même temps entièrement modelé par l’homme avec ses murets, ses terrasses, ses canaux, ses hameaux abandonnés, ses tombes en pleine nature, des tombes prêtes à s’ouvrir. De la même façon, María Zambrano dans ce qu’elle écrivait retrouvait l’intact en elle, ce qu’elle a appelé le sentiment originel et elle se laissait naître au long du temps selon la ligne d’une transcendance. Elle me conduisait ainsi jusqu’aux confins, là où la vie et la mort se croisent et où la mort se traverse.
Elle nous invite, dans nos pensées, à oser aller très très loin avec elle parce qu’elle a une vision à nous offrir, c’est à dire une pensée incarnée, issue d’une vie, faisant corps avec elle. On peut, grâce à elle, parce qu’elle a eu l’audace de le faire, retrouver intacte en nous, toujours actuelle, l’intuition de notre propre naissance.
L’homme, nous dit-elle, est l’être qui endure sa propre transcendance. C’est cela, je crois, qu’elle appelle naître. C’est-à-dire vivre, désirer, se projeter, s’identifier à ses projets, se heurter de plein fouet au mur de l’impossible ou de la nécessité, vouloir mourir, ne pas pouvoir le faire, être rejeté dans sa vie, avoir le sentiment d’agoniser sans voir de terme à son agonie, et là, sentir comme une vibration, un souffle, comme une tension sous-jacente l’espérance, espoir sans objet défini qui exige de nous que nous nous transformions pour passer à travers l’échec ou le désarroi. L’espérance, parce qu’elle fait place à de l’autre, se révèle alors comme la trame même, la substance de notre vie et elle lui désigne à la fois comme son support et comme son horizon une transcendance qui l’ouvre, la tend, la déchire et la met en mouvement [, la soutient, la relance].
Ce que je remarque, c’est qu’en France, ce sont aujourd’hui des jeunes gens, et notamment des jeunes femmes qui s’emparent de cette œuvre dans des mémoires de master ou des thèses à l’université, des émissions de radio, des podcasts, parce qu’elle est écrite par une femme – seule une philosophe femme, peut-être, pouvait penser un être pour la naissance -, parce qu’elle a une pensée politique aussi qui redonne sens et vigueur à la notion de démocratie aujourd’hui partout menacée, parce qu’elle a une pensée de l’Europe et qu’elle ose prononcer ce mot : espérance. Elle propose un horizon alors que tant d’entre nous en sont dépourvus et étouffent dans leur vie faute de pouvoir en sortir et voir plus loin.
Je voudrais remercier les membres du jury pour ce prix qui permettra de mettre en lumière cette œuvre si importante, si nécessaire à mes yeux, et de faire connaître davantage en France la femme hors du commun qu’a été María Zambrano. Il y avait des livres d’une très grande qualité dans cette sélection, qui méritaient ce prix. J’admire leurs auteurs ou leurs autrices pour ce qu’ils ont su trouver en eux et écrire ; je mesure la très grande chance que ce livre et moi nous avons d’avoir été choisis. Ce prix que vous faites vivre et que vous incarnez porte un très beau nom parce qu’il lie l’écriture et le souffle. Les deux sont d’un seul tenant, l’écriture venant dans le prolongement du souffle, le poursuivant, le portant en elle, faisant des phrases elles-mêmes un souffle agissant sur les lecteurs, passant à travers eux dans leur vie et les inspirant comme il a inspiré celle ou celui qui les a écrites. « Être un souffle qui surgit et puis se cache » (De l’aurore p.11), voilà comment María Zambrano concevait sa pratique de l’écriture. Oui votre prix est celui de l’inspiration, d’une inspiration continue – alors, pour toutes ses raisons merci, infiniment merci et longue vie à ce prix auroral, ce prix du souffle qui passe et se communique.
Jean Marc Sourdillon
