Jacques Truphémus

Lettre à Jacques Truphémus à l’occasion de l’exposition de certaines de ses toiles à la Galerie Claude Bernard à Paris (2 décembre 2016-14 janvier 2017)

J’aimerais en quelques mots vous dire quel a été mon sentiment même si je sais que parler de peinture, écrire sur la peinture, avec elle ou autour d’elle, est mission impossible.

         En découvrant cette exposition, curieusement j’ai pensé à une phrase qui ouvre Don Quichotte, le grand roman de Cervantès, presque un poème :

         Ainsi, sans faire part à quiconque de ses intentions et sans être vu de personne, un matin, avant l’aube – c’était au mois de juillet et la journée promettait d’être chaude -, il s’arma de pied en cap, monta sur Rossinante, ficela son heaume à visière, fixa le bouclier à son bras, prit sa lance et, par la porte de la basse-cour, sortit dans la campagne, ravi de voir que tout commençait si bien.

         M’a toujours étonné, dans cette entame de roman, ce choix qui a été celui de Cervantès de faire aller son personnage vers la lumière de l’aube, la grande lumière commençante, en passant par la porte de la basse-cour au milieu des cris des jars et des fientes de dindes …

         Je me suis dit, en contemplant la série de vos miroirs, que c’était un peu aussi votre choix à vous. La couleur du meuble sous le miroir, marron, verdâtre, faite de terre et de boue, les objets que vous disposez sur le meuble, aubergines, pots, brocs, fruits, linges ou vases, tout cela, c’est le décor, ce sont les accessoires de notre vie quotidienne dans ce qu’elle a, parfois, de plus lourd, de plus pesant, de plus terre à terre, notre vie matérielle. Et ils sont là, devant le miroir, attendant quelque chose … comme quoi ? … comme une transfiguration ? une révélation ? une résurrection ? Un peu de tout cela à la fois les uns par les autres dans leur accord.

         C’est dans le miroir que l’événement a lieu. Entendons la peinture. Dans le miroir en forme d’œil.

         Et dans le miroir que voit-on ? Rien, aucun reflet. Pas même la présence du peintre comme chez Velasquez. Seulement le dos de la toile, peintre disparu, et la lumière, la grande lumière.

         Voilà, peut-être, ce qu’est votre peinture. Une façon d’aller vers la lumière, rien que la lumière, en passant par votre disparition, la disparition du peintre au profit de la force, de l’amour qui le pousse à peindre. (Il en va de même pour le spectateur, qui disparaît lui aussi, entraîné après vous par votre propre disparition).

         Ainsi, par exemple, va-t-on vers la lumière, entre-t-on dans le miroir, dans votre peinture qui représente les rideaux de l’atelier avec un bouquet de lilas. On va vers le blanc, le blanc crémeux, qui n’a rien d’éthéré, ce blanc matériel, épais et concret comme du lait ou comme de la chaux, on y va, portés par un courant puissant et en même temps très doux, comme à la proue d’un navire – ou peut-être, sans jeu de mots, d’un avenir. Comme une étrave, fendant l’eau, la peinture nous conduit très sûrement vers la lumière, rien que la lumière, c’est-à-dire l’apothéose du blanc.  On entre dans une sorte d’éblouissement qui n’est pas un aveuglement mais au contraire une plus profonde, une plus grave, une plus certaine et en même temps tremblante lucidité.

Jacques Truphémus. Les rideaux blancs de la verrière de l’atelier. 2016. Huile sur toile. Fondation Glénat.
© Jean-Louis Losi

         J’ai vu une fois, à Paris, un tableau de Bonnard, appartenant malheureusement à une collection particulière, donc que je n’ai pas revu et dont j’ai oublié le titre – un tableau qui représentait un coin de table dans une cuisine. La fenêtre était à droite, par quoi rentrait la lumière du matin à l’heure du petit déjeuner, et le coin gauche de la table, dans le coin supérieur gauche de la toile était recouvert d’une nappe blanche et montait, ne cessait de monter vers plus de lumière et plus de blancheur, nous entraînait vers cette lumière et tout ce blanc un peu comme dans une extase (une grande douleur ou une grande joie). Je n’avais jamais plus éprouvé pareille impression. Eh bien, en découvrant vos deux toiles blanches (Livres, fleurs et fruit), je me suis senti à nouveau emporté, mais plus encore, plus intensément, d’une manière beaucoup plus aiguë que je ne l’avais été en découvrant la toile de Bonnard, vers quelque chose comme une joie, une criante et silencieuse joie intérieure. Cette sorte de joie, vous savez, qui donne le vertige. Et ce qu’il y a d’extraordinaire dans ces deux tableaux, dans leur éblouissement, c’est que loin d’abolir le monde, les objets, les présences comme c’était le cas dans le tableau de Bonnard, ils les maintiennent, ou plutôt nous les restituent, les mêmes mais transfigurés par la peinture, quelques objets perdus et aussitôt retrouvés, rassemblés comme dans un nid, comme dans une main, par la main de la lumière qui nous les redonne et les redistribue, et dont la présence, là, découpée sans dessin dans la blancheur, s’intensifie, ne cesse de s’intensifier et de se mettre à vibrer, à vivre, à palpiter comme s’ils étaient ressuscités (le mot est grave, pardonnez-moi), ou simplement rendus à leur vérité, celle qu’on n’arrive plus à voir, par le simple rapport des couleurs, leur résonance : le jaune, le rose, le vert, le violet, le rouge vif, le rouge couleur de vivre.

         M’émeut particulièrement le fait que, parmi ces objets, à côté des fleurs et des fruits, il y ait des livres. Peut-être des livres de poèmes. Et que l’intensité maximale soit dans l’un d’entre eux. Dans les livres, dans les meilleurs, à travers les mots qui parlent si difficilement de la chair, de la présence concrète de la vie et du monde, paraît parfois une sorte de lumière, ou de transparence, où le sens de nos vies se révèle – exactement comme dans vos blancs ou comme dans votre lumière.  C’est dans cette lumière que la vie peut seule se donner tout entière et rayonner par brefs instants ; non pas qu’elle dise le sens, mais parce qu’elle en indique  lucidement la possibilité ou l’espoir. Voici ce que nous disent vos peintures : elles nous disent que notre naissance n’est pas finie, qu’elle est encore possible ; elles célèbrent ou mieux elles accomplissent quelque chose comme notre naissance éveillée dans la lumière. Notre naissance à travers la vôtre dans l’accomplissement du geste de peindre.

Jacques Truphémus. Livres, fleurs et fruit 2015. Huile sur toile. © Galerie Claude Bernard / Jean-Louis Losi

         Même si, indéniablement, la couleur joue le premier rôle – et quel rôle ! – dans vos peintures, j’aimerais dire un mot encore sur le dessin ou le tracé dans ces mêmes peintures. Pour les nommer me vient un mot en apparence péjoratif mais qui pourtant me paraît le seul à sonner juste : gribouillis… Oui, pardonnez-moi, il y a du gribouillis dans votre tracé, c’est-à-dire qu’on y retrouve quelque chose comme la jubilation du très jeune enfant découvrant avec ses crayons de couleur la possibilité du trait et de la couleur, et qui s’en enivre. Et cependant, ce n’est pas n’importe quoi. C’est même très loin d’être n’importe quoi, on est au cœur du plus juste. Se traduit-là, dans ce trait bouillonnant, quelque chose d’une joie première (parfois aussi, plus rarement, d’une inquiétude) ; ce que dans une magnifique formule Maurice Merleau-Ponty avait appelé « le fouillis des complicités primitives avec le monde ». C’est là que le mot de « gribouillis » reçoit ses lettres de noblesse et sa justification. Il est cet art, ce seul art qui permet de dire un tel fouillis. Vous nous conduisez avec ces traits droit au cœur de notre premier regard, de nos premières sensations.  Et cela exige un art très élaboré, à la fois conscient et intuitif.

On pense évidemment aux croquis de Bonnard sur ses carnets, mais aussi plus lointainement aux dessins de Giacometti lorsqu’il cherchait à saisir la présence apparaissante des visages aimés ou à la nervosité du pinceau de Morandi, ses griffures, dans ses compositions en apparence si calmes. Et ces noms à peine posés, il faudrait les effacer (hormis sans doute celui de Bonnard dont vous poursuivez la trajectoire et dons vous accomplissez en la dépassant, en la menant ailleurs, chez vous, la leçon) pour revenir à votre geste et dire que vos traits, dans vos toiles (parfois dessinés au crayon, parfois gravés dans la pâte de la peinture) jouent le rôle d’une secrète, d’une discrète architecture, d’une sorte de treillis ou d’armature. Une architecture, je ne sais comment dire, mobile, nerveuse, énergique, en constant mouvement, en constante vibration, presque agitée, mais une très douce et très sereine agitation, un peu comme la danse de l’insecte dans la lumière de l’été. C’est elle qui anime vos objets, vos espaces, elle qui les fait tenir debout, elle qui, conjuguée à l’énergie de la couleur, les rend vivants et vibrants comme ce vase sous le bouquet de sa blancheur offerte ou bien ces feuillages comme sortis de la fontaine sur la place A. Vollon à Lyon. C’est elle qui, sans cesser de bouger, tient et fait tenir, qui sans jamais imposer la moindre contrainte ou la moindre camisole de force suscite un ordre, un ordre venu de l’intérieur des choses, un ordre vivant et ouvert.        

Et ce tracé vibrionnant va infiniment vite, conduit d’une main très sûre (à moins que ce ne soit le mouvement et sa célérité qui conduisent la main) vers le coeur des choses. N’est-ce pas avec de la vitesse qu’est faite la lumière ?

Jacques Truphémus. La Chambre bleue en Cévennes. 2016. Huile sur toile. © Galerie Claude Bernard / Jean-Louis Losi

Le matin, avant d’aller voir votre exposition, je suis allé rendre visite à un bébé qui venait de naître. Il y a dix jours. Il dormait paisiblement sur un canapé. Le souffle très calme. Mais d’un sommeil qui n’avait rien d’inerte, d’un sommeil animé, qu’on aurait dit presque même « éveillé » à certains moments. Ses cils vibraient doucement, ses paupières frémissaient et parfois s‘entrouvraient fugitivement sur le bleu intense des yeux, sa bouche souriait ou tétait. Et sous ce sommeil si serein et souriant qui répandait un extraordinaire calme autour de lui, il y avait, je le savais, je l’avais déjà écouté, un petit cœur qui battait à cent à l’heure comme battent les cœurs des bébés.

C’est exactement la même sensation, vous comprendrez cette comparaison, que j’ai éprouvée en contemplant vos toiles. Une intensification extrême de la vie, au bord de la déflagration mais tenue, se manifestant sous une apparence sereine dans la disposition des objets, l’accord improbable des couleurs et leur assomption dans le blanc ouvert de la bienheureuse lumière.

En sortant de là, je n’avais qu’une idée en tête : voir avec ce regard, vivre dans ce regard. Vous nous indiquez la direction où vivre.

Jean Marc Sourdillon


Télérama. Visite guidée : l’expo Bonnard avec le peintre Jacques Truphémus

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