Joë Bousquet


La seule morale que je retienne est celle qui reconnaît cette misère congénitale et pose avant tout que nous ne sommes pas à moitié né. Elle est dure, âpre. Elle nous impose, comme seul principe d’existence entière le fait qui nous advient, quel qu’il soit ; tient que seul cet événement est réel et qu’il nous appartient d’en accomplir la perfection et l’éclat.

Joë Bousquet



Pour Joë Bousquet, l’événement inaugural est dans la blessure reçue au front, l’année de ses vingt ans, en 1918 à Vailly. Une balle allemande lui traverse obliquement la poitrine, les deux poumons et la colonne vertébrale. Il en restera définitivement paralysé, mis hors de combat, hors d’état de vivre : « la vie était-ce possible ? […] La vie sans les fêtes qu’y organisent les hommes … ? Pas possible … la musique sans la danse ; la beauté des femmes sans leurs belles complaisances dorées. L’amour sans les images de l’amour … Pas possible » [1].  Choc d’une brutalité inouïe, une déflagration qui change d’un coup du tout au tout toutes les données de sa vie et fait que celle-ci ne sera plus que le lent et lucide dévoilement du sens inconnu contenu dans cet événement.


La révélation est là, dans la découverte de ce qui jamais ne se voit à l’état pur : la réalité de la vie dissimulée dans la présence de ceux qui la vivent, et qui nécessite pour apparaître leur réduction à une  existence minimale. Papillon de neige [2]. Et ailleurs dans un autre cahier[3] : je suis non la vie mais l’asile de la vie. Le moi devenu presque transparent, la vie peut filtrer à travers lui, identifiée à l’amour. L’espoir que je serai enfin tout amour et rien de moi-même puisque aimer c’est être absent de soi-même, découvrir la vérité de sa propre vie dans la présence de ce qu’on ne peut avoir.


Pour Joë Bousquet qui a connu à vingt ans l’expulsion hors de l’existence commune, la fin de tout projet, l’amputation de la dimension de l’avenir, il s’agit d’abord de refuser de continuer à nier sa vie – ce serait autrement confirmer le sens objectif ou apparent de sa blessure – pour rentrer tout entier dans l’événement qui en a été la cause et le conduire jusqu’à son accomplissement, qui est le sens ou la réalisation d’une vie sous l’espèce de la lumière. Aller comme on plonge au fond d’un puits chercher le sens profondément caché de l’événement, enveloppé en lui, et nécessitant pour qu’il se révèle qu’il se déploie dans une existence, qu’il s’y réalise intégralement. Cela, disait-il, c’est naître. Et pour y parvenir, il faut d’abord neutraliser l’aura négative qui entoure sa blessure et la réduire à l’état « d’accident » afin de se la réapproprier, d’en faire la voie par laquelle on accède à sa vie, à la vision de sa vie. Faire, autrement dit, de sa blessure ces yeux qui lui manquaient pour voir sa vie, la vraie, celle qu’on ne voit jamais parce qu’elle est intérieure aux vivants et ne se révèle que dans les événements.

         J’ai mis toutes mes forces à « naturaliser » l’accident dont ma jeunesse a été la victime. J’ai voulu qu’il cessât de me demeurer extérieur ; et que toute mon activité intellectuelle et morale en fût le prolongement nécessaire ; comme si, dans une existence entièrement restaurée, je pouvais effacer le caractère matériel dont il était revêtu, éliminer de mes pensées l’impression qu’un hasard avait pu s’appesantir sur moi sans démêler ma vie de celle des choses. Il ne s’agit pas pour moi d’écrire, mais de rendre à ma vie sa hauteur inévaluable ; et pour cela, de la faire indifférente à ce qui se produisit en elle sous le jour de l’accident.[4]


         Qu’il entre dans l’événement, en revienne tout barbouillé comme un ramoneur qui descend d’une cheminée, il saura pourquoi ce feu aura désormais toutes les propriétés de la lumière.[5] 


Après avoir  compris qu’il ne guérirait pas, qu’il ne recouvrerait pas l’usage de ses membres, il pense mettre fin à ses jours, puis y renonce. Il vient de se heurter à cette morale « dure, âpre », dont il va faire la sienne, qui impose à celui qui vit le fait accompli de sa naissance et le fait qui advient, l’événement, comme seules exigences pour accomplir le sens. Morale de la naissance qui passe par l’oubli de soi, l’amour de son destin et l’amour de l’autre ; autrement dit, si c’est par la pensée ou l’écriture que l’on naît, c’est aussi dans le réel et dans le temps que l’on y parvient.

Je ne crois pas que l’individu existe tout à fait. Il n’existe que dans sa pensée, c’est-à-dire dans un en-deçà subjectif, il poursuit les yeux ouverts une espèce d’existence intra-utérine qui expire sans cesse à se poursuivre et l’achemine à tâtons, d’un amour à l’autre, vers l’oubli de lui-même. […] Il veut être ce qu’il voit, il croit le devenir.[6]


C’est dans l’écriture que le moi se défait pour surgir comme vie, comme élan, à l’intérieur de ce mouvement par quoi la vie sans cesse se désire, se refonde et se relance sur la voie de son accomplissement.

         Heureusement le sentiment qu’il a de son être ne se confond pas avec l’amour que cet être est en lui. Et cette angoisse perpétue en lui l’instant de la naissance, le drame de la naissance. Mais trop heureux s’il comprend enfin que le drame de naître prime dans tous nos actes, dans la commémoration de tous nos actes, l’instant où l’on naît ; que ce drame devance sa personne dans tous les faits dont il reçoit la vie ; et où il retrouve les traits qui le marquèrent lui-même. Ainsi, né difficilement et comme mort, tu ne traverses qu’endormi les faits où tu vas lentement te désensorceler. […] Qu’il comprenne enfin, qu’il apprenne le fait où l’être et la vie s’accueillent mutuellement, qu’il fuie sa personne dans ce drame natal dont il n’est que l’ombre[7].


            Pour Joë Bousquet, qui identifie aimer et naître, c’est par l’autre que l’on naît, en se projetant en lui, par amour, en le devenant, en s’adressant à lui, en remettant sa vie, tout son être à ce qui n’est pas soi et nous appelle, nous attend. Ce qu’il a su magnifiquement dire dans l’un de ses plus beaux poèmes, « Le large », dans La Connaissance du soir :

Ce n’est pas son nom qui le grise

Mais qu’il soit murmuré tout bas

Le secret d’un cœur qui se brise

Dans des voix qu’il ne connaît pas.[8]


C’est peut-être surtout dans ses lettres que naît Joë Bousquet, notamment ses lettres si nombreuses et si belles aux femmes qu’il a aimées. Par exemple, ce passage dans l’une d’elles, adressée à celle qu’il appelle Linette, Jacqueline Gourbeyre, le 12 juillet 1947 :

Je naîtrai de ce que j’aime.  Et ne lui donnerai la force de me créer qu’en l’enveloppant d’un regard capable de l’arracher au jour, de le rendre plus lumineux que lui.  Je vous l’avoue ce soir. Vous regarder est déchirant. Non pas dans l’amertume de me sentir exclu du tout, mais dans l’ivresse de saisir, à travers vous, un monde réel et d’y passer comme une image.[9]


[1] Extrait d’une causerie retransmise de la chambre de Joë Bousquet en 1949

[2] Papillon de neige, Journal 1939-1942, Verdier, 1980,  p.62 (repris dans le titre)

[3] Traduit du silence, Gallimard, 1941, p.20 et p.12

[4] Traduit du silence, Gallimard, 1941, p.11-12

[5] Extrait du Cahier vert (avril 1945) dans la revue « L’Instant d’après » n°3. Texte choisi par Jean Gabriel Cosculluela.

[6]  Confession spirituelle. Le Journal des poètes – Bruxelles – n°1, janvier 1948. Repris dans Joë Bousquet, Edtions Seghers, « Poètes d’aujourd’hui » (Suzanne André, Hubert Juin et Gaston Massat), 1972, p.119

[7] Extrait du Cahier vert (1945)dans L’Instant d’après n°3. Texte choisi par Jean Gabriel Cosculluela

[8] La Connaissance du soir, Poésie/Gallimard, 1981, p.68

[9] Lettres à une jeune fille, Editions Grasset, 2008, p.222


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