Entretien pour le journal haïtien Le National


Entretien Jean Marc Sourdillon. Propos recueillis par Godson Moulite.

Jean Marc Sourdillon, Né en avril 1961 en région parisienne, il découvre la poésie très tôt, fasciné par Rimbaud et René-Guy Cadou. Il est l’auteur de plusieurs recueils, dont L’unique réponse (Gallimard, 2020), Aller vers (2023) et N’est pas là (2025), ainsi que d’un essai remarqué sur María Zambrano, Le choix de naître (2024), distingué par le prix Écritures & Spiritualités.

Le National : Quel est votre tout premier souvenir lié à la poésie ?

Ce n’est pas un souvenir d’écriture. La poésie ne tient pas tout entière dans le geste d’écrire ou dans le poème, elle les déborde. Elle est d’abord dans la vie. Ce souvenir remonte à l’enfance (c’est là que bien souvent les choses importantes commencent), j’avais six ans. Pour des raisons de santé, il a été décidé par le médecin que je devais faire un séjour de cure thermale de trois semaines dans les montagnes et pour cela, il allait falloir me séparer de ma mère, de ma famille. L’attente du départ a été un moment de grande inquiétude et, par conséquent, d’entrée dans la lucidité. Le long voyage en train seul avec ma mère, un moment de pure félicité. Mais l’instant de la poésie est celui-ci : lorsque je me suis retrouvé seul, la nuit, dans le home d’enfant qui m’accueillait. Il n’y avait pas de place pour moi, on m’avait installé dans une pièce au sous-sol éclairée par une veilleuse, je n’entendais aucun bruit dans la maison au-dessus de moi, et je n’arrivais pas à m’endormir. Je découvrais ma vie sans les miens. Je me découvrais moi sans personne et il a fallu résister contre l’angoisse et le chagrin. J’ai eu alors recours à mon imagination et j’ai découvert que je n’étais pas seul, qu’il y avait quelqu’un en moi qui me retenait de tomber et qui me parlait. L’écriture s’est inscrite naturellement dans le prolongement de cette découverte. L’écrivain est né, peut-être, ce jour-là.

Le National : Y a-t-il une rencontre décisive qui a orienté votre parcours de poète ?

Oui, la poésie avait commencé avant cette rencontre, j’écrivais déjà, beaucoup et depuis longtemps. Mais c’est une rencontre qui m’a conduit à modifier profondément, à réorienter, comme vous le dites si bien, ma pratique et ma conception de l’écriture poétique. Il s’agit de ma rencontre avec le poète et traducteur Philippe Jaccottet. Il m’a appris à sortir des images. J’avais vingt ans, juste vingt ans, je lui ai écrit une lettre où je lui demandais conseil. J’avais besoin d’une sorte de maître pour me guider dans mon apprentissage de poète. Il m’a répondu par une lettre magnifique dans laquelle il m’indiquait qu’il ne se voyait pas comme un maître, sinon un maître en incertitudes.  Mais surtout il m’invitait à venir passer trois jours chez lui, à Grignan, dans le sud de la France. Ces trois jours sont été décisifs. Il ne m’a pratiquement pas parlé de poésie. Il a seulement vécu devant moi et ainsi montré comment la poésie pouvait se mêler naturellement à la vie ordinaire, qu’elle consistait avant tout dans une certaine façon de vivre, de se tenir ouvert, disponible à l’événement, quel qu’il soit, qui pouvait se produire à tout instant. Il m’a aidé à mettre le cap sur ma vie concrète, à considérer ma vie véritable pour y entrer tout entier, la vivre jusqu’au bout et non pas à la fuir dans l’imaginaire. C’est dans le réel, dans la vie réelle que sont les issues et les portes qui ouvrent sur l’infini. Il l’a dit dans une phrase pour moi déterminante : La difficulté n’est pas d’écrire, mais de vivre de telle manière que l’écrit naisse naturellement. C’est cela qui est presque impossible aujourd’hui. Il m’a appris aussi à faire attention à la lumière et me méfier des mots grandiloquents, du trop beau, du trop percutant.

Le National : Quelle relation entretenez-vous aujourd’hui avec l’enseignement ?

L’enseignement des lettres, l’enseignement de la littérature à des étudiants est mon métier. Je ne me sentais pas fait pour cette profession, mais comme souvent, parce que les choses ne sont pas évidentes, qu’on se bat avec elles, on est conduit à donner le meilleur de soi. C’est une chance inouïe de pouvoir parler de ce que j’aime et le transmettre à des jeunes gens de vingt ans qui ont l’esprit curieux, qui ont soif de découvrir et qui viennent en cours avec leurs questions. Chaque matin quand j’entre dans ma salle de classe (généralement à l’heure où le soleil se lève) j’ai l’impression que nous allons tous ensemble vers le mystère de l’existence à travers l’énigme de textes venus de toutes les époques et parfois d’endroits différents du monde. Je suis persuadé, parce qu’elle s’écrit au singulier et à partir de l’expérience vécue, que la littérature peut avoir un grand pouvoir sur nos vies. Pas un pouvoir politique au sens où on l’entend ordinairement, il ne s’agit pas d’idées ou de militantisme, mais un pouvoir d’action sur les esprits et donc sur les vies, parce qu’à travers un texte c’est un individu au singulier qui s’adresse à un autre individu au singulier là où sa vie le brûle et donc le transforme. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à enseigner à l’hôpital, auprès d’adolescents handicapés, parce que je savais que les textes littéraires allaient les aider à aimer cette vie, la leur, que la médecine était en train de sauver.  

Le National : En quoi nourrit-il votre écriture ?

Dès le début, parce que l’écriture était au centre de ma vie, j’ai fait la part des choses. J’ai établi une cloison étanche entre mon métier et ma pratique de l’écriture. Je n’ai pas voulu mêler les deux, transformer mon écriture en prolongement de mes cours ni parler de ce que j’écris à mes étudiants et faire ainsi indirectement ma promotion personnelle auprès d’eux. Quand je suis professeur j’essaye de m’effacer au profit des voix que je porte, les voix des écrivains dont je parle, c’est eux qui doivent parler à travers moi et je n’ai pas à les utiliser pour mon propre compte. Donc, non, mon métier d’enseignant ne nourrit pas mon écriture et même parfois il se dresse contre elle. Ecrire c’est le contraire de parler, et enseigner, c’est parler, parler et encore parler (et aussi écouter …) et d’une certaine manière diluer la parole, sa densité, son intensité. « Ce dont on ne peut parler il faut le taire », avait dit Ludwig Wittgenstein. Un poète préciserait : c’est ce qu’il faut écrire.  

Le National : Quelle est la nature de votre démarche poétique ?  Quels horizons tentez-vous d’atteindre à travers vos mots ?

S’il y a un quelque chose comme un axe central dans ma démarche poétique, c’est celui-ci : le fait de naître. On commence à écrire, me semble-t-il, parce que quelque chose ou quelqu’un manque, et cela fait en nous une fêlure qui parfois nous empêche de vivre. Mais dans ce manque ou cette fêlure on peut parfois entendre comme une sorte d’appel. Ecrire, c’est appeler et, en appelant, répondre à cet appel qu’on entend à l’intérieur de nos vies et au revers de nos mots. Ce qui se passe alors, c’est qu’en écrivant, en se tournant vers cela qui manque, en lui disant « tu », en s’adressant à lui dans la nuit de l’absence, on sent une poussée en soi, et cette poussée est celle de notre naissance qui reprend. On se découvre en train de naître. La naissance de mes enfants, dont j’ai été le témoin bouleversé, a donné une résonance et une dimension très concrètes à cette découverte. Comme si elle avait réveillé ma propre naissance endormie depuis le temps de mon adolescence. J’ai compris intuitivement que la naissance ne se limite pas à cet événement inaugural que l’on célèbre le jour de notre anniversaire comme un fait définitivement révolu mais qu’elle est inachevée et que notre tâche est de la poursuivre d’une manière discontinue dans les événements qui nous arrivent dans notre vie. La poésie est là pour accueillir et approfondir ces événements, pour retrouver en nous dans nos vies, grâce à un usage particulier des mots, grâce à leur rythme, le mouvement, l’élan qui les porte vers la naissance.  Je me suis aperçu, en écrivant, que j’étais spontanément attiré par tout ce qui commence, qui apparaît, par le naissant plutôt que par la perte et la disparition qui sont des thèmes récurrents du lyrisme. Mon écriture me porte vers cela. J’emmenais souvent mon fils quand il était tout petit voir les trains dans une gare près de chez nous. Nous nous postions sur la passerelle en face du tunnel, lui dans sa poussette et moi au-dessus tenant le guidon. Et lorsque le train surgissait du tunnel, tous phares allumés avec un bref coup de klaxon il s’extasiait, il revivait sa naissance et moi je m’émerveillais de son extase. Voilà en gros ce qu’est pour moi écrire de la poésie : retrouver l’élan sous-jacent à nos vies qui nous fait naître au long du temps et qui nous ouvre, parfois nous déchire, nous transforme selon lui. L’un de mes livres s’appelle En vue de naître ; un autre Aller vers. Ces deux titres indiquent une direction ou, comme vous le dites, un horizon.    

Le National : Pourriez-vous nous parler de vos publications les plus récentes ?

Mes trois derniers livres. J’ai publié un essai en 2024 sur María Zambrano, María Zambrano, le choix de naître aux éditions de Corlevour. María Zambrano est une philosophe espagnole pour laquelle j’ai beaucoup d’admiration. Elle développe précisément une philosophie de la naissance. Dans ce livre, je me suis autorisé à parler à sa place, à écrire à la première personne du singulier comme si j’étais elle et à montrer comment une pensée peut sortir d’une vie authentiquement vécue. Et puis deux livres de poésie aux éditions Gallimard : Aller vers en 2023 qui recueille sous la forme de suites de poèmes ces élans qui traversent nos vies (notamment dans l’amour) et, tout récemment, N’est pas là (en mai 2025), où il s’est agi de confronter l’intuition de la naissance à l’expérience de la perte ou de l’absence. J’y évoque le départ pour l’étranger d’un de mes fils à la fin de son adolescence et la mort de ma mère mais sans aucune mélancolie. Il s’agit plutôt de sonder l’absence et de découvrir que tout au fond du puits de la douleur on retrouve là encore ce mouvement de torrent qui nous relance ou cette voix qui nous habite et nous fait écrire ou chanter.

Le National : Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à nos lecteurs ?

Un poète, à mes yeux, n’est pas quelqu’un qui donne des messages ou des leçons. Il essaye de clarifier sa propre vie avec ses mots et d’y dégager des sources résurgentes. Je me souviens d’une phrase dans un livre ; elle est d’un jeune poète haïtien, Jean d’Amérique, et elle évoque Port-au-Prince : ville des tous les déchirements, cobaye d’une douleur infernale, failles sur chemin frêles, décombres sous les pas. Je souhaite à chacun des lecteurs de ce journal, et notamment aux plus jeunes, de pouvoir accéder à ses propres sources résurgentes. Un poète de la résistance en France l’avait dit à sa manière : N’appartiens à personne sinon au point d’or de cette lampe, inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillés le courage et le silence. (René Char)

Merci pour ces belles questions.

Propos recueillis par Godson Moulite