Entretien avec Isabelle Lévesque

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Photo : Francesca Mantovani

L’unique réponse – Entretien avec Jean Marc Sourdillon par Isabelle Lévesque

Gallimard, 2020 – 112 p., 14 €

Isabelle Lévesque : Le titre de ton recueil semble promettre un livre de Sagesse. Les références à l’œuvre de Maria Zambrano, à qui cette expression est empruntée, le titre de la première section et d’un poème, « La déhiscence », terme que tu as utilisé dans tes livres précédents, nous entraînent sur un territoire philosophique. Pourtant cette « unique réponse » promise, tu ne l’explicites pas, tu nous la montres, ou plus exactement tu nous la laisses deviner à travers des poèmes. Pour toi, composant ce livre, quelles relations as-tu envisagées entre philosophie (ou sagesse) et poésie ? Quand tant de livres annoncent le développement de questions complexes, le tien nous promet « l’unique réponse ». Comment assumer une telle audace ?

Jean Marc Sourdillon : Merci, Isabelle, de me donner l’occasion de m’expliquer un peu, grâce à tes questions, sur ce livre et surtout sur ce qui se passe pour moi quand j’écris.
Je n’aurais pas la prétention d’écrire (et encore moins de publier) un livre de sagesse ou de philosophie. Ce n’est pas mon rayon et je n’ai de leçon à donner à personne, ni dans la vie ni dans l’écriture. Il s’agit plutôt d’une sorte de recherche ouverte menée grâce à l’écriture à l’intérieur de ma vie. C’est comme si écrire était une manière d’explorer une sorte d’appel, de l’accompagner, de le traduire, de lui donner forme, de me laisser guider par lui, de l’extraire de moi, sans quoi il aurait sans doute entravé ma vie tout entière, il aurait fait un nœud coulant autour d’elle. Et la grande surprise, cela a été, je crois (et je pense depuis le début à 16 ans, sans que je puisse à ce moment le formuler clairement) de découvrir qu’il y avait mystérieusement une forme d’écoute dans l’appel. Ecrire l’appel, c’était d’une façon ou d’une autre faire entendre la réponse à l’intérieur. Réponse qui ne pouvait trouver une formulation abstraite et même, je pense, une existence verbale. Réponse incarnée dans des situations très concrètes de l’existence, et surtout dans des formes différentes du rapport à autrui. Réponse unique mais indicible et pour cette raison plurielle dans ses manifestations relevant, elles, du domaine de l’exprimable.

Donc je peux répondre peut-être de cette façon à ta question… Oui, la vie est bourrée, hérissée de questions complexes, enchevêtrées qui l’entravent, la rendent parfois invivable et il ne s’agit en aucun cas de les simplifier, de chercher à les réduire ou à les éluder, au contraire, il s’agit sans doute de suivre leur chemin, l’une après l’autre, comme on déroule le fil de ses écouteurs, pour voir où elles conduisent chacune. Je me redis souvent cet aphorisme de René Char : Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions.


Le récit s’est révélé comme un moyen de parcourir les questions. C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon recueil de nouvelles, Les voix de Véronique, où j’essaie, en empruntant d’autres voix que la mienne, féminines pour la plupart, d’explorer le chemin de certaines questions.

Pour mes enfants, mes étudiants, je me suis aperçu qu’il fallait des réponses et non pas seulement des questions. Des tronçons de réponses. Jamais systématiques ou dogmatiques. Des élans vers. La poésie peut apporter ce genre de réponses, toujours concrètes, en situation, inachevées indiquant une possibilité et une direction et non une règle ou une loi. Fondamentalement elle met en mouvement, elle sert à lancer ou à traverser, jamais à définir ou à fixer. C’est sa manière à elle d’apaiser, d’introduire le calme tout en maintenant en vie.

Mais ce n’est pas à ce genre de réponses qu’appartient celle qu’évoque ce titre (et qui est en partie explicité dans la citation de María Zambrano placée en exergue). La réponse dont il s’agit ici n’est pas de celles qui apportent des solutions à des questions mais de celles qui répondent à un appel. La poésie, me semble-t-il, répond moins à la question du sens (« quel est, où est le sens ? »), la question des philosophes ou des penseurs, qu’à celle de la présence, (« où es-tu ? », « où t’es-tu caché ? » « qui me répondra ? »), qui est celle des amoureux. C’est sur une telle adresse que s’ouvrent Le cantique spirituel de Jean de La Croix ou Les Elégies de Duino de Rilke, que s’achève Une saison en enfer de Rimbaud. La poésie, pour moi, ne répond pas à des questions mais à un appel. Elle ouvre dans sa forme de parole si spécifique la possibilité d’une écoute. C’est son trésor. C’est aussi ce que dit Michaux (quatre auteurs essentiels pour moi) dans son grand poème « J’appelle » dans Passages.
Enfin sur le rôle du rapport entre la philosophie et la poésie, il me semble que la philosophie nous aide à mieux poser les questions et parfois nous engage sur le chemin de leur réponse ou leur solution, qu’elle nous aide à être lucide sur ce que nous vivons, à mieux prendre conscience de ce qui nous détermine ou nous aliène, des enjeux de nos choix et de nos actions etc. Mais elle repose fondamentalement sur le concept et l’enchaînement logique des propositions. Il me semble que la poésie fonde son mouvement sur d’autres appuis, d’autres élans, nous y reviendrons sans doute, l’amour étant le principal. Il ne s’y agit pas de connaissance. Le concept peut être un point de départ, une sorte de socle, de tremplin, la planche du plongeoir, mais il s’agit en écrivant de plonger au cœur de l’expérience intime dans ce qu’elle a de plus concret et de plus singulier, dans ce que notre vie peut avoir d’unique, d’insubstituable et par conséquent en grande partie d’impartageable pour y découvrir sa lumière propre, sa musique, le mouvement d’un élan ou d’une naissance qui nous porte et qui seul, à mes yeux, éclaire, donne sens et sauve (des questions, de la douleur, de l’angoisse, des enlisements, des piétinements, de l’agitation, des entraves de toutes sortes …). La poésie peut offrir non des idées mais des rythmes, des mélodies et des figures où notre vie puisse nous apparaître et nous relancer, c’est à la fois sa fragilité et sa force. Voilà pourquoi, non, il ne peut s’agir d’un livre de sagesse. Un chant, un appel brisé en plusieurs endroits, une adresse recommencée, l’exploration de l’intime avec une lampe frontale ou une bougie, une certaine façon de plonger.

Isabelle Lévesque : L’unique réponse associe des formes diverses, nous y lisons des vers, de la prose, des versets, les caractères peuvent être romains ou italiques… Une vision en éclats ? Comment les formes s’imposent-elles à toi ?

Jean Marc Sourdillon : J’ai peut-être plusieurs façons de répondre à cette question.
La première est d’évoquer l’histoire de l’écriture du livre. Dans sa première version, il se présentait sous la forme de poèmes en vers courts pour la plupart. Quelque chose comme de la dentelle. Ces vers, leur découpage, épousaient pour mon regard la musique que j’entendais en moi quand j’écrivais. Mais quand j’ai donné ces poèmes à lire à voix haute à des proches (passage déterminant dans l’établissement du texte) je ne retrouvais pas la mélodie que j’avais en tête. Il n’y avait d’ailleurs plus de mélodie du tout, elle s’était perdue et c’était une catastrophe. Et puis un ami à propos d’un tout autre manuscrit m’a fait une remarque qui m’a éclairé sur celui-ci (j’aime beaucoup ces effets de ricochet – « la vérité est réfraction » écrivait Boris Pasternak) et je me suis mis à « affaler », c’était ma formule, comme on fait avec les voiles par gros temps, à étendre ou allonger mes poèmes en me donnant pour instrument de mesure encore un peu le vers, mais surtout la phrase, très exactement le phrasé comme je l’avais fait naturellement dans Les tourterelles ou Dix secondes tigre par exemple. Ce qui fait la spécificité de la poésie au regard des autres formes d’expression littéraires, c’est certainement le rythme, cette façon dont un sujet organise le mouvement de la parole dans le langage selon la formule de Meschonnic. Pour que l’on puisse percevoir un rythme, une structuration de la parole, un retour des accents, une pulsation particulière, pour que la parole s’élance, rebondisse, se reprenne, s’élance à nouveau, créant son ordre ou son désordre autour d’elle, il faut de l’espace, une durée suffisante. La phrase et non le mot peut offrir cet espace, cette durée, très exactement le phrasé. Le verset, mieux que le vers, par sa longueur propose sa découpe particulière, souple, modifiable, extensible au souffle, à sa course. Et en bondissant, en plongeant, on approfondit, on ne cesse de creuser, d’élargir les images qu’on s’est données au départ, on s’enfonce dans le puits de la singularité là où elle rejoint l’autre, le fleuve, le mouvement sous-jacent qui nous porte et nous lance. On va vers une petite révélation qu’on se fait au bout du poème. Un événement se produit à l’intérieur de la course, à la faveur duquel on se transforme, on voit, respire autrement. Le rythme nous conduit quelque part sur un bord, vers un élan, une sorte de saut ou d’envol. Tout cela s’enveloppe dans une étrange sorte de calme comme une course au ralenti. Je perçois le verset comme la forme de cet élan, un pas d’appel, un tronçon d’élan.


Voilà pourquoi mes poèmes sont plutôt longs, parfois organisés en suites et le plus souvent écrits en versets. C’est ce que j’ai essayé de dire, entre autres, dans les poèmes de la section « La passerelle du Val d’or ».

Sur la variété des modes ou des formes d’écriture, ma réponse ne pourra pas être systématique. Cela se fait le plus souvent à l’instinct, mais pas n’importe comment, dans une bienheureuse absence de méthode mais non pas sans pensée.

J’ai eu un échange passionnant avec le typographe pour la mise en page définitive du texte avant impression. Je me suis aperçu en discutant avec lui et en répondant à ses questions toutes plus fines les unes que les autres, que je sentais mon texte comme une partition. Je savais, je sentais avec exactitude quelle devait être la taille de l’espace ou du blanc entre les versets, les strophes, la sorte de retraits, quel type de caractère, leur taille, l’épaisseur du trait pour les astérisques par exemple, la façon de disposer le poème dans la page à partir, bien sûr, des propositions, toujours si sensibles et intelligentes, qu’il me faisait. Je prends l’exemple des poèmes en italiques. Je crois que ce que je cherche à dire, que j’ai toujours cherché à dire, est quelque chose d’à la fois très aigu, tendu et transparent, susceptible à tout moment de se briser, une aiguille ou une écharde de verre, un verre de cristal fêlé. J’avais besoin, pour dire de tels moments ou de telles perceptions, de la police de caractère la plus fine, la plus légère et la plus tendue en même temps. L’italique s’imposait de lui-même sans que j’aie à y réfléchir, c’était la forme la plus à même de traduire visuellement cette tension vers l’aigu dans la voix.

Il en va ainsi pour tout. Dans l’expérience de l’écriture qui est la mienne, c’est toujours ce qu’il y a à dire qui va chercher naturellement la forme où il pourra se dire de la façon la plus simple, la plus évidente et donc la plus adaptée et la plus précise.
L’ensemble fait pour moi un tout, une seule et unique partition avec ses moments différents, des passages de plus ou moins grande intensité, de plus ou moins amples développements, mais c’est une seule voix qui évolue à l’intérieur avec ses modulations comme un oiseau créant son ciel autour de son vol, droit ou sinueux selon ce qu’il vise et les mouvements du vent qui le porte …

Isabelle Lévesque : La banlieue parisienne, la Défense, la Seine, le R.E.R. d’un côté, les Cévennes de l’autre. La géographie de L’unique réponse est double. S’agit-il de deux pôles qui s’opposent, peut-être même se repoussent ou des deux visages d’un même monde ?

Jean Marc Sourdillon : Question peut-être un peu plus personnelle. J’ai grandi dans la région parisienne dans une ville où mes parents, mes grands-parents ont vécu. C’était le lieu de mon quotidien, de ma rencontre avec mon temps, mes contemporains, à l’école, au lycée, pendant mes études. Espace totalement éclaté, douloureux, compliqué, fait de conflits, de tensions, d’hésitations, d’instabilité, où j’étais mal à l’aise, où je me cherchais sans me trouver, où je me perdais au temps d’une adolescence vécue très intensément et lucidement, je crois. Espace de crise. Avec au milieu, on y reviendra, la passerelle. Cette sorte de tremplin ou de plongeoir où je m’élançais.

J’ai fait, parallèlement, à 16 ans, la découverte des Cévennes. Cela a eu l’effet d’une petite révélation : il y avait coïncidence, adéquation quasi parfaite entre ce que je voyais autour de moi dans ces paysages rudes et ce que je sentais en moi d’inconnu, d’encore sauvage, de mal apprivoisé.

Les Cévennes, d’abord, c’était le sud, la sécheresse, la verticalité (c’est l’une des régions les plus verticales de France). C’est un espace vraiment sauvage, on peut y marcher pendant toute une journée sans y rencontrer personne, en dehors des rapaces, des chevaux ou des moutons ; et en même temps totalement humain, aménagé tout entier par les hommes comme une œuvre d’art ou un poème : partout des terrasses, des murets, des drailles, des petits canaux ou des moulins en pierres sur les cours d’eau, des chemins taillés dans le schiste, des pont étonnants, très élégants, en forme d’accent circonflexe. Depuis les crêtes on voit au loin la mer qui brille ou la silhouette pyramidale du mont Ventoux ; les montagnes sont étagées en plans de plus en plus bleus et transparents au fur et à mesure qu’ils s’éloignent. La nuit le ciel est étrangement proche. Il fait chaud l’été, et très sec, mais dans les vallées étroites coulent des rivières à l’eau très froide presque glacée comme celle des torrents où j’adore plonger quand je suis seul. Ce paysage était donc sauvage et structuré. Je crois qu’il a donné sa structure à mon adolescence, qu’il l’a épaulée, et que c’est à l’intérieur de lui que j’ai commencé à appeler et à naître, à naître vraiment.

Pendant des années je suis allé marcher seul dans les Cévennes, parcourant leurs pentes pour écouter loin de toute influence les voix qui bougeaient à l’intérieur de moi, les miennes et celles de mes proches, pour me sentir libre de penser, sentir, imaginer, appeler, me réinventer comme je le voulais, hors des barrières mentales auxquelles régulièrement je me heurtais par nécessité dès que je me retrouvais dans mon environnement social habituel. Je me débarrassais de mon moi et de toutes ses dépendances oppressantes à l’égard du regard d’autrui et de ses attentes.

C’est là, notamment que j’ai lu Maria Zambrano. Je l’emmenais avec moi dans mes marches et sa pensée souvent très abstraite ou énigmatique prenait forme avec ce paysage.
Il me semble que très rapidement la vallée de la Seine et les vallées cévenoles se sont superposées dans mon esprit, le paysage cévenol structurant par en dessous le paysage parisien grâce à mes rêves ou mes rêveries, et écrire de la poésie était une manière d’ouvrir des sas entre les deux, de penser ou de sentir cévenol à l’intérieur des normes de pensées, de comportement et de sensibilité imposés par les milieux que je traversais à Paris. Voilà pourquoi je dis des Cévennes qu’elles sont ma région mentale. J’ajoute juste pour finir que je ne suis pas cévenol par mes origines ; j’y vais en étranger, en hôte de passage, hors sol. Un juif des Cévennes si l’on veut.

J’aime cette imbrication de l’actuel et de l’immémorial, ou plutôt du parfaitement contemporain et du hors temps, La Défense et les Cévennes, le RER, les chemins de terre … J’aime les deux, ils me constituent à parts égales. L’un est celui d’une certaine solitude ouverte où je m’abrite, l’autre est l’espace où vivent ceux que j’aime et que j’aime moi aussi, où je vis, où je désire vivre et naître comme enveloppé dans l’autre.

Isabelle Lévesque : Les passerelles et les ponts, dans ton poème, semblent avant tout des « tremplins », pour des envols, mouvements toujours privilégiés. S’agit-il là encore d’une modalité ou d’une phase de la naissance ?

Jean Marc Sourdillon : Un mot sur la passerelle qui donne son titre à une section du livre et dont le motif revient souvent dans ces poèmes. Au départ il y a une passerelle, une vraie passerelle au-dessus de la Seine, qui était juste en bas de chez moi ou presque. Il suffisait de continuer à descendre la rue où nous habitions sur l’un des côteaux de la Seine, puis de poursuivre les escaliers qui passaient sous la voie ferrée et on arrivait au fleuve et à la passerelle. Elle faisait office d’aqueduc (c’est pourquoi le nom de la rue a été longtemps la rue de l’aqueduc avant qu’elle soit rebaptisée du nom de l’une des premières psychanalystes qui avait sa propriété tout à côté, Marie Bonaparte. Je me suis toujours dit qu’il y avait un lien profond entre ces deux réalités : l’aqueduc, la psychanalyse). Elle avait été construite par Gustave Eiffel avec les mêmes matériaux que la tour qui porte son nom ; et d’ailleurs cette célèbre tour se dresse dans l’alignement de la passerelle vers Paris. De sorte que la passerelle est une sorte de tour Eiffel allongée comme mes vers devenus versets, toute proportion gardée. Elle a été le lieu de mon adolescence. Je venais fumer des cigarettes brûlantes par-dessus son bord, je redonnais forme à mon présent, j’inventais mon avenir et c’est à chaque fois-là que je me retrouve quand j’ai désir d’écrire, j’ai rendez-vous avec ma naissance (je le dis dans un poème).

La passerelle, l’estuaire, la déhiscence etc. ce sont des figures que j’ai extraites de ma vie pour pouvoir la lire à travers elles. Elles sont devenues mon vocabulaire pour essayer de dire ou d’évoquer l’expérience qui est la mienne dans l’écriture poétique. Je ne peux pas en dire beaucoup plus parce que c’est avec ces mots précisément que j’essaie de dire … Mais oui c’est à travers le mot « naissance » (ou plutôt le verbe, « naître ») que je peux approcher le plus ce qui se passe dans l’événement qui a lieu ou qui se révèle, qui s’explore, dans l’écriture.
Je pense que les images de l’élan, du saut, de l’envol sont en effet récurrentes ; et le modèle de l’oiseau prégnant lui aussi. Ils correspondent à une ligne directrice qu’a prise spontanément l’écriture pour moi et que l’on peut assimiler à une sorte de risque intérieur, à « un élan libre dans l’ouvert » comme j’aime le dire, à cette manière, autrement dit, que l’écriture peut avoir de nous sortir de nos repères, de nos logiques personnelles, de nos loyautés enfantines ou surmoïques (Anne Dufourmantelle), de nos « es muss sein » (Kundera), de tout ce qui nous fige dans une image inerte, solide de nous-mêmes, qui nous emprisonne, nous retient nous fait chagrins ou suffisants, fait entrave à la naissance en nous qui se cherche.

Si je veux ne pas faire le mystérieux et essayer de dire tout de même ce qui se passe dans l’écriture, ce serait quelque chose comme ceci : on croit parler de quelque chose, mais en fait on parle d’autre chose. On se donne un objet, une réalité, une situation, un événement ou une image, très souvent pour moi une sensation, on écrit en poursuivant cette sensation, parfois dans son sillage on raconte, on fait des rencontres, on est surpris par de l’inattendu, mais autre chose à travers ce mouvement nous sollicite ou nous hèle, nous fait quitter la piste que l’on suivait et nous enlève, nous propulse en avant ou ailleurs. Quelque chose qui n’est pas un thème, ne peut pas l’être, qui n’entre pas dans le langage déjà existant, qui se tient sur ses bords, en retrait, et dont la présence ne se devine que derrière ce mot, le seul, « toi » ou « tu », le pronom de l’adresse, du vis-à-vis. Ecrire, ce serait ainsi dériver du thème que l’on s’est donné, de ce dont on parle, vers ce tu à qui l’on parle, dont on pressent la présence mais qu’on ne connaît pas et vers qui insensiblement, sans s’en rendre compte, l’on se tourne dès qu’on écrit parce qu’on ne sait pas s’il existe et qu’on aimerait tellement découvrir son visage, entrer dans son regard, se sentir éclairé par lui et par son mystère. Quelque chose qui est de l’ordre de la gravité et qui rend l’existence désirable et belle.

Présence tout à coup de l’immense, de la lumière, de l’estuaire, de quelque chose d’autre dans notre conscience quand on écrit et qui essaie de se frayer un chemin à travers nos mots vers nous, vers d’autres. C’est à lui que l’on s’adresse, parfois sans le savoir (du moins au début), et c’est vers lui que l’on va en écrivant, en lui parlant, souvent sans le nommer, quel que soit le thème que l’on s’est donné ou l’objet dont on parle. Expérience surprenante qui ne se vit qu’à l’intérieur de l’écriture et dont il est difficile de dire quelque chose de précis.
C’est ce détournement fondamental de l’intention qui fait le poème, mouvement de détournement du sens par l’élan qui le déporte ailleurs. C’est, je crois, ce que dit la musique qu’on entend sous les mots et leur sens : une destination, une adresse et non pas seulement une intention ou une signification.

Isabelle Lévesque : Le monde animal se fait entendre dans L’unique réponse : cri pour certaines espèces, chant pour d’autres. De quel côté se situe le poème, cri ou chant ? Cri de la parturiente ou du nouveau-né (« Proche du feulement. ») ? Chant des oiseaux ? Le poème est-il plutôt cri ou chant ?

Jean Marc Sourdillon : À l’origine, il y a un cri. Animal ? Humain ? Sans doute les deux. Et il y a un souvenir des circonstances où j’ai pris conscience de ce cri et de ce qu’il pouvait signifier pour moi. C’était à la maternité, le jour de la naissance de mon premier enfant. J’étais dans un couloir traversé par la lumière, tout près des salles de travail, j’attendais qu’on vienne me chercher et je tournoyais sur moi comme un derviche, ressassant cette question fondamentale que María Zambrano pose dans son œuvre, « naître ou exister ? » et que Kafka formule à sa manière dans son journal : « toute ma vie est hésitation devant la naissance ». Et puis derrière une porte j’ai entendu ce cri. Le cri d’une femme en train d’accoucher, de donner à naître et ce cri dans ma mémoire n’a fait qu’un avec celui de son enfant peu après, comme si naître et accoucher était d’un seul tenant, sans séparation. J’en ai reçu la secousse comme une décharge d’électricité qui m’a fait vaciller, et j’ai senti que quelque chose en moi se mettait à remuer, à répondre, à appeler, les deux en même temps, j’étais passé de l’autre côté de la vie, j’avais basculé dans une autre vision des choses.

Ce cri, je ne saurais pas comment le qualifier : il a quelque chose de sauvage évidemment puisque c’est un cri, du surgissement de la sauvagerie, cri de souffrance et de joie, de séparation et de plénitude continuée, d’abandon et d’effroi, de désir et de plaisir, un peu peut-être comme ces cris qu’on entend dans les gorges du Verdon quand les gens sautent à l’élastique depuis le bord des ponts. Mais ce serait une caricature. Energie soudaine qui propulse, secoue l’angoisse et permet de traverser la douleur et l’aliénation.
L’essentiel est que dans ce cri j’ai entendu un appel, un appel qui évidemment ne m’était pas destiné, qui n’était d’ailleurs destiné à personne, mais qui m’a atteint comme s’il m’était adressé personnellement, par quoi je me suis senti interpelé et traversé, et avec moi mon existence tout entière, comme s’il rejoignait en moi l’élan qui la fonde, la parcourt, la déploie autour de lui. J’ai éprouvé très clairement cette intuition, devenue centrale pour moi, que je me mettais à naître moi aussi le long de cet appel, que c’était lui depuis le début qui me faisait naître à travers le temps. Sans bien m’en rendre compte, je rejoignais ma naissance, j’entrais dans une sorte de secret. Il a fallu bien des marches dans les Cévennes par la suite pour le comprendre, le faire retentir et lui donner les moyens de se dire.

La poésie serait une tentative de donner forme à ce cri et, en lui donnant forme, de l’explorer comme on descend en rappel avec une lampe frontale à l’intérieur d’un puits.
Je ne crois pas qu’on puisse écrire des cris. La poésie est faite avec des mots, elle est « un art incurablement sémantique » comme le disait le poète italien Eugenio Montale. Le théâtre serait mieux placé pour le faire entendre, le sculpter puisqu’il repose sur la présence physique simultanée des acteurs sur la scène et des spectateurs dans la salle. On pense aux cris d’Antonin Artaud qui voulait avec le théâtre « toucher la vie » « cette sorte de fragile et remuant foyer auquel ne touchent pas les formes ». On pense à ce cri de Charlie, ce « vagissement inarticulé » que Wajdi Mouawad fait entendre tout à la fin de Ciels. Mais ce sont encore des cris artistiques.

Voilà pourquoi dans la poésie, me semble-t-il, il y a un silence à la place du cri. Et le but me semble-t-il, c’est précisément de faire entrer ce cri dans le langage, dans un espace, une douceur, un ordre qui le prolonge, le travaille, l’apprivoise avec du sens ; de le faire entendre à travers les mots sous la forme de la mélodie qui les porte. María Zambrano dit ceci à propos de la musique, que l’on peut appliquer au travail poétique : La musique orphique est le gémissement qui se résout en harmonie. […] La musique naît quand le cri s’apaise, se soumet au temps, au nombre, et, au lieu de faire irruption dans le temps, y pénètre, y trouve continuité à travers la discontinuité de tout le sensible.

Isabelle Lévesque : À travers les poèmes, la naissance est-elle un processus continu inachevable, un éternel recommencement, des re-naissances à conquérir, à attendre et à découvrir ? Tu affirmes la nécessité de « naître vraiment ». Peut-on vivre sans jamais re-naître ?

Jean Marc Sourdillon : Ta question distingue deux modalités possibles de la naissance qui est, comme tu l’as remarqué, l’expérience centrale autour de laquelle tournent ces poèmes, comme tout ce que j’écris, d’ailleurs. Soit elle est faite d’une suite d’amorces et de ruptures dans le temps d’une vie, donc d’une succession de nouveaux départs, de nouveaux commencements après des interruptions plus ou moins longues. Soit il s’agit d’un seul et même mouvement, d’une seule et même poussée qui se manifeste discontinuellement à la manière des rivières dites résurgentes. Dans les deux cas il y a solution de continuité mais dans un cas il s’agit d’une discontinuité fondamentale, on efface tout et on recommence, on renaît une nouvelle fois, il y a une première puis une seconde, une troisième naissance ; dans l’autre cas, d’une discontinuité superficielle, il y a une seule et même origine, toujours actuelle, qui se développe et se poursuit. Dans un cas, des commencements ponctuels, dans l’autre, une origine qui se déplace, une réactualisation de la naissance originelle.
Dans mon esprit, ou plutôt dans mon expérience, il s’agit plutôt de la seconde modalité même si je ne nie pas la possibilité de la re-naissance. Mais pour pouvoir renaître, il faut être mort ; véritablement mort. Et non pas seulement symboliquement mort. Il me semble que la véritable mort est tout à la fin et qu’il ne faut pas lui enlever ce caractère définitif sous peine d’amoindrir, de neutraliser faussement sa terrible réalité qui fait le tragique de l’existence (et donc sa gravité). On connaît très vraisemblablement des morts symboliques après quoi l’on se met à revivre (je préfère peut-être ce mot, dans cet emploi) : des deuils, des séparations, des échecs. Mais cela ne correspond pas exactement à ce que je cherche à dire. Je sens, je crois, que la vie est plus vaste que le moi qui la vit, lequel est porté, traversé par elle, et qu’il y a des parties de ce moi qui peuvent lui faire obstacle, qui se figent, se nécrosent, deviennent inertes et qui entravent le courant de naître. Mais, et c’est ça pour moi naître, des mouvements, des élans venus des lointains du passé ou de l’avenir pénètrent mon présent et l’animent, s’en emparent, l’éclairent ou l’illuminent, le recomposent, le redisposent, le réorientent en redisposant le passé, le redéployent dans la foulée. Tout est repris et redisposé dans une autre lumière, un espace plus vaste, une autre direction, qui fait que nous avançons, que nous nous transformons à mesure, que nous devenons sans cesse plus réels, sans cesse plus nous-mêmes et sans cesse plus ouverts à la présence de ce qui n’est pas nous, celle du monde et surtout des autres auxquels nous nous adressons, que parfois nous devenons partiellement, avec lesquels nous naissons parce que l’on ne naît pas seul. Cette façon d’aller en s’intégrant et en s’ouvrant, de naître et de disparaître en même temps, d’accueillir les autres et de devenir soi-même un autre, toujours plus autre et toujours plus soi, c’est cela que j’appelle naître.

Pour le dire autrement, c’est ma vie qui se fraye un passage à travers les résistances de mon moi qu’elle modifie à cette occasion. Il s’agit de se traverser soi-même et non pas de la traverser ou l’un de ses moments. C’est à cela que servent les passerelles.

Isabelle Lévesque : Selon Jankélévitch, dans ce « grand instant » qu’est la vie, « il arrive qu’un instant sans durée concentre en lui-même la valeur d’un long intervalle et fasse tenir un maximum de ferveur dans le minimum de temps » (La mort – Champs Flammarion, 2017 – p.149). Il affirme aussi que chaque recommencement est un commencement quand en amour le regard est toujours neuf. Mais naître peut-il se continuer ou recommencer ?

« Des mots qui naissent des mots des phrases qui conduisent vers d’autres et qui conduisent vers ce qui n’est ni paroles ni phrases mais ne cesse de naître du milieu d’elles la naissance elle-même au bout du poème. » p.91

Jean Marc Sourdillon : Avec la citation de Jankélévitch, c’est une autre distinction que tu proposes à ma réflexion. D’un côté cette image du grand instant (dont Olivier Barbarant a fait le titre de son beau livre) qu’on pourrait associer à cette autre citation de René Char : l’éclair me dure. La poésie me volera de la mort. L’idée que, dans une sorte d’étale de l’instant valant par son intensité vécue, on parvient à convertir le temps en espace, on réalise dans le temps vécu intérieurement le rêve d’une permanence possible à l’intérieur du temps, d’un arrêt du devenir, d’un figement de l’être. Proust disait que cela lui donnait « une joie suffisant à rendre la mort indifférente ». L’instant serait pour moi autre chose, comme il l’est, je crois, pour Jankélévitch lui-même, un point d’équilibre instable, un point de bascule où l’avenir entre dans le présent et nous appelle ou nous remodèle, le moment d’un éveil. Cela suppose, pour l’accueillir, que nous nous fassions agile et rapide à la manière d’un danseur. C’est ce qu’il dit dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien : « Il faut une lucidité suraiguë et une vélocité sans défaillance pour surprendre la petite étincelle, l’élément différentiel, la diaphora infinitésimale qui apparaît et disparaît dans la fulgurance de l’instant ». Cette lucidité ne peut être que celle de l’intuition, et plus exactement de l’amour, cette façon que nous avons, à partir de notre unicité, de saisir ce que l’autre (mais aussi bien une situation) a d’unique et par conséquent de réfractaire au langage qui ne saisit que des généralités. C’est peut-être pour cette raison que Jankélévitch parlait si vite et avec une voix si aiguë et qu’il était fascinant d’essayer de le suivre quand il nous conduisait sur les chemins de la musique ou de l’humour. L’instant n’est plus celui d’une suspension du temps, « le grand instant », mais celui de l’événement, où il se passe quelque chose, où quelque chose advient, le naissant… C’est le sens de la si belle phrase de María Zambrano : « tout est révélation, tout pourrait l’être si on l’accueillait à l’état naissant. »

Pour terminer je voudrais dire ceci, qui est peut-être un peu général, mais tant pis. Il me semble que nous n’avons pas été habitués à penser la vie sous l’angle de la naissance. Au contraire, nous sommes conditionnés, en tout cas dans notre civilisation, à l’envisager dans la perspective de la perte, de la disparition, dans une lumière crépusculaire ou mélancolique. L’histoire de la pensée moderne en Occident pourrait coïncider peu ou prou avec celle de la mélancolie – la philosophie de Schopenhauer a accentué cette tendance au XIX° siècle dans la poésie – et elle a trouvé son aboutissement dans la formule célèbre « l’être pour la mort » de Heidegger. J’aime la poésie de Philippe Jaccottet parce qu’elle est dans ses moments proprement poétiques, c’est-à-dire dans la saisie de ces micro-événements lumineux qu’elle recueille livre après livre, précisément une sorte de résistance à la pente mélancolique qui est fondamentalement la sienne et qui l’emporte. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il traduit Hölderlin ou Mandelstam. J’aime la pensée de María Zambrano parce qu’elle porte en son centre une vision de la naissance, une pensée « aurorale ». Elle est l’une des premières philosophes femmes de notre histoire et je pense que cela n’est pas anodin. En outre elle s’appuie sur l’exemple des poètes. On trouve un même mouvement chez Joë Bousquet, le poète paralysé de Carcassonne ou plus épisodiquement chez Michaux, et d’autres. Ce sont ces pensées, ces poèmes qui peuvent nourrir et appuyer l’élan sous-jacent qui traverse nos vies sous la forme d’un appel et apporter une réponse, une vraie réponse à l’angoisse de la mort véritable. Quand nous naissons nous sommes jetés dans le naître autant que dans le mourir. Nous sommes autant l’être pour la naissance que l’être pour la mort. Voici ce qu’à mes yeux atteste le poème. Là est l’affrontement tragique avec l’existence plutôt que dans l’abandon à la mélancolie qui a déjà fait ses choix.

Isabelle Lévesque : Dans Les rêves et le temps (José Corti, 2003), María Zambrano affirme que « [d]ormir, c’est régresser. Retourner à la situation prénatale, être immergé à l’intérieur de quelque chose d’immense, d’obscur, d’invisible, revenir à la cécité initiale, à l’invalidité congénitale. » Si bien que « si la vie est un songe, c’est un songe qui exige l’éveil » pour être. Pour toi, quelle est la place du rêve dans le poème ?

Jean Marc Sourdillon : Le livre que tu cites, Les rêves et le temps, de María Zambrano, est sans doute l’un de ses plus difficiles, des plus énigmatiques. Dans les premières pages elle décrit le sommeil comme un état de passivité absolue où l’on est totalement vulnérable, sans défense face à ce qui peut arriver, sans liberté, sans capacité d’intervenir ou de se protéger, la proie ou le prisonnier des circonstances, et elle en déduit que c’est une expérience radicale de la condition humaine, de ce qu’elle a pu être à ses commencements. C’est ainsi que nous vivons nos rêves et il arrive que dans certains d’entre eux une figure de nous-même se défasse, se remodèle, se renouvelle et surgisse au réveil dans notre conscience sans que nous puissions savoir d’où elle vient.

On retrouve une idée semblable dans le très beau livre d’Anne Dufourmantelle L’intelligence du rêve : On pourrait dire que le rêve se loge dans cet espace ténu, fracturable, où ce qui arrive se fait avec votre consentement mais sans que vous puissiez ni le comprendre ni l’appréhender dans les frontières de votre moi ancien. […] C’est ne pas se refermer uniquement sur l’ici et le maintenant (qui sont les adverbes du fantasme) sur le quotidien, mais être débordé, déployé par quelque chose qui nous précède et nous désarme. J’avais été soufflé quand j’ai lu ces lignes tant elles sont proches de ce que je ressens lorsque j’écris. Sauf que je ne travaille pas avec mes rêves (cela, ce serait plutôt dans mes nouvelles) mais plutôt avec mon imagination, c’est-à-dire avec une conscience demi-éveillée ; dans ce que María Zambrano appelle avec justesse « la pénombre », à la fois dans la clarté de la conscience vigile et dans l’épaisseur opaque des sensations et des souvenirs. L’imagination est un outil primordial de l’écriture poétique et même si je comprends pourquoi certains le font (une réaction contre « le stupéfiant image » des surréalistes), je trouve insensé de vouloir s’en priver aujourd’hui. Elle est cette faculté (« la reine des facultés » selon Baudelaire) que nous avons de produire nous-mêmes les images à travers lesquelles nous pouvons regarder notre vie dans ce qu’elle a d’unique et de toujours commençant. Et ainsi nous pouvons entrer en elle pour la vivre lucidement jusqu’au bout, y poursuive notre naissance inachevée. L’image de la déhiscence, par exemple, vient de mes cours de biologie quand je passais le bac. Elle s’est imposée à moi dans cette période de la fin de mon adolescence pour dire une expérience longue et radicale d’aliénation, une sorte d’hémorragie d’être.

Isabelle Lévesque : L’expression « comme si » est très présente dès le premier poème. Puis le narrateur comme les voyageurs « en attente de renaître » du R.E.R. semblent pleins de rêves qui sont d’autres « comme si ». Quelle place tient donc la « naissance discontinue » dans cette indécision fréquente entre veille et sommeil ?

« On naît on écrit c’est d’un même élan d’une même poussée On naît comme on aime moitié veillant moitié dormant. On s’éveille à l’intérieur d’un rêve. »

Jean Marc Sourdillon : J’aime beaucoup, comme tu le remarques, la formule « comme si ». Avec le « comme » on fait un pas de côté par rapport à l’usage ordinaire du langage, avec le « si » on déploie les possibles. C’est une sorte de pas de danse : on s’extrait par un petit saut et hop ! on se retourne. Et de cette façon on donne forme à ce qui vient et nous déborde, on va vers l’inconnu à partir du connu, on peut habiter lucidement dans l’imminence, s’ouvrir à ce qui surgit, qu’on n’attendait pas et qui nous entraîne, nous transforme. L’imagination, dans mon esprit, est résolument tournée vers l’avenir, cette partie du présent orientée vers l’avenir ; c’est elle qui peut donner un contour et un contenu à ce qui n’existe pas encore mais que nous pressentons ou peut-être postulons : l’inespéré qui surgit toujours aux lieux de nos effondrements et de nos détresses.

Elle sert aussi à déployer les possibles. Un individu dans le regard de la poésie est ce qu’il pourrait être ajouté à ce qu’il est. Ses possibles lui poussent dans le dos comme des ailes, faisant de lui une sorte d’ange très réel. J’aime beaucoup l’idée de « fonction utopique » développée par le philosophe allemand Ernst Bloch dans Le principe espérance : cette façon d’envisager la réalité présente sous l’angle du possible, de dégager dans toute situation ce qu’elle renferme de possible, d’y rechercher les pilotis d’une utopie crédible. La poésie est ce sens du possible qui ne s’en tient pas au seul fait dans lesquels le réalisme voudrait nous enfermer et qui est souvent l’argument de toutes les démissions, de toutes les résignations. Faire tinter le possible contre le réel comme son véritable diapason, voilà peut-être ce qu’on peut attendre d’un poème aujourd’hui.

En cela la poésie ressemble à ce que je me figure des Cévennes quand je les arpente de long en large seul l’été : un espace où essayer des hypothèses, des appels, des possibles, tester des solutions de vie, un espace pour essayer l’espérance, risquons le mot. Peut-être ce mot est-il un peu grandiloquent, mais, s’il est perçu ainsi aujourd’hui, c’est qu’il s’est vidé de sa substance et il devient nécessaire de le déterrer et de le requalifier à la façon, par exemple, dont le fait María Zambrano : Elle est celle qui n’attend rien, qui s’alimente de sa propre incertitude : l’espérance créatrice ; celle qui extrait du vide, de l’adversité, de l’opposition sa propre force sans pour autant s’opposer à rien, sans s’enrôler dans aucune sorte de guerre. Elle est l’espérance qui crée, suspendue au-dessus de la réalité sans l’ignorer, celle qui fait surgir la réalité non encore réalisée, la parole non dite : l’espérance révélatrice. Quand on se heurte à de l’impossible, ce qui est, je crois, à un moment ou un autre le lot de toute vie authentiquement vécue, on se déchire mais on s’ouvre en même temps à l’inespéré. C’est là, dans l’instant de la déhiscence, que tout commence peut-être vraiment. Que tout a commencé. On se fonde sur l’espérance pour avancer, se déployer dans la plus totale insécurité puisque le risque est la déception, l’échec, le désespoir. Mais justement la poésie comme langue de l’espérance est la seule réponse sérieuse à l’intérieur du désespoir. On ne cherche plus à atteindre l’autre rive dans le bond que nous faisions vers elle mais on se tourne vers l’estuaire, ce qui n’a encore ni figure ni nom pour se dire et qui est plus vaste que nous, on se fonde sur son amour, son imagination et son intuition pour se guider en se laissant porter dans notre appel par l’élan qui nous vient des commencements, de la naissance ou de ce qui la précède, et qui a dans la mélodie du poème sa plus fidèle expression.

Isabelle Lévesque : Le poème est-il lieu possible d’un envol pour le poète ou le lecteur ? Ou est-il la manifestation de l’envol lui-même ? Le poème et le poète peuvent-ils se confondre ?

« Chaque poème est un puits d’où la vie peut surgir […] » p.37 « Tout poème est précédé d’un élan parti de tellement loin qu’on ne sait plus d’où ni de quand il vient […] » p.89

Jean Marc Sourdillon : Cette question pose celle de l’émotion poétique, cette façon qu’un poème, dans l’écriture ou la lecture, a, quand il nous touche, de nous mettre en mouvement, nous, notre sensibilité, notre imagination, notre corps, notre esprit et de nous conduire vers une micro-révélation.

J’aime beaucoup aller voir des expositions avec KT, ma femme, qui est peintre, parce que face aux toiles qui l’émeuvent, elle est prise d’un léger vertige. Littéralement, elle vacille. Moment très agréable pour moi puisqu’il faut que je la prenne dans les bras le temps qu’elle retrouve son équilibre. Ce n’est pas si différent de ce que j’éprouve dans la lecture ou l’écriture, l’image qui me vient le plus souvent pour le décrire est en effet celle d’un envol – peut-être même d’un décollage ou d’un saut. Un vers de Saint Jean de la croix dans son Cantique spirituel dit assez exactement la forme de cette émotion : et le vol me prend. C’est une nouvelle manière de donner forme à cet appel qui nous traverse, nous, poète, poème et lecteur, et qui nous lance : l’envol ou le plongeon, l’un ou l’autre puisqu’on ne sait pas au moment où l’on saute si l’on va tomber ou s’envoler. Là est le risque et il sera toujours présent, à tout moment dès qu’on écrit : il se peut qu’il n’y ait rien au bout de la course, juste le vide alors qu’on attendait tant, personne au bout de l’appel, aucun visage, aucune présence pour nous recevoir ou nous écouter. Tous ceux qui ont vu leur manuscrit refusé savent de quoi je parle. Ce qui fait qu’on tremble, qu’on ne cesse de trembler, mais on y va quand même, on donne, on ne peut pas faire autrement comme le chevreuil avant son saut magnifique : on sait que notre vie en dépend.

Isabelle Lévesque : Comme dans tous tes livres, les oiseaux sont très présents : milan, merle et oiseaux migrateurs. Tu écris, alors que tu entends le piano de la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare : « J’écartais mentalement les bras au-dessus de tous ces gens et je planais, je virais, je glissais. » Est-ce une métaphore filée ? Ou te places-tu dans cette limitrophie que l’on peut ressentir entre notre espèce humaine et diverses espèces animales ?

Jean Marc Sourdillon : J’ai remarqué aussi que l’animal est un motif récurrent dans ce que j’écris. Je ne sais pas pourquoi et je ne me suis jamais vraiment interrogé là-dessus. Peut-être parce que nous avons des chats à la maison et que leur compagnie compte pour moi, ils m’ont appris à vivre avec eux et donné un peu de leur façon de vivre. Peut-être parce que nous habitons en lisière de forêt et que c’est un tressaillement à chaque fois que je croise le passage furtif d’une vie presque sauvage. Souvent j’ai l’impression d’une continuité avec l’animal comme si (« comme si ») le merle chantait à ma place, que le chevreuil en bondissant accomplissait le geste que je retiens, que le tigre hurlait avec ma voix, que le milan en planant matérialisait mon regard, le faisait exister dans le ciel. Continuité sans doute réelle, et pas seulement métaphorique, parce que par notre corps nous sommes rattachés au même monde qu’eux et de la même manière même si, après, nous en faisons autre chose.
L’écriture se sert des possibilités que nous offre cette continuité sous-jacente, pressentie, pas vraiment consciente, avec l’animal. Comme si, lorsqu’on ouvre la main qui écrit, ses nervures se prolongeaient en courses, sauts, cris ou chants. Quand on a quelque chose à dire qui n’a pas de mots pour se dire, quand on arrive au bout du sentier, il faut s’inventer une autre manière d’être pour pouvoir dire autrement, comme voler, bondir, feuler, chanter et cela demande d’aller chercher en soi les sentiers qui conduisent à l’animal qui, lui, sait bondir, voler, chanter. Aller jusqu’au point où on le rejoint et où on pourrait presque le devenir comme le montre l’exemple des chamanes (même si, bien sûr, il n’y aucun chamanisme dans mon écriture ; je retire le mot aussitôt après l’avoir écrit). Par exemple, on a en nous cette faculté du regard qui nous propulse aussi bien dans les lointains, les hauteurs, que dans les recoins, les profondeurs. Le regard nous fait oiseau. C’est toujours une grande émotion quand je me promène dans les sous-bois à la tombée de la nuit ou au lever du jour et que je sens (je ne sais pas comment), que je pressens le regard d’un chevreuil posé sur moi. Cette présence arrêtée qui fait tout pour s’effacer et qui nous observe quand nous passons, je la sens obscurément comme une sorte de transfusion de vie par le regard. Quelque chose de lui à moi passe et m’emplit, m’apaise, me communique un peu de sa fragilité, de sa légèreté et de son élan.


C’est une remarque qu’on peut généraliser. Les animaux se manifestent en dehors du champ de notre attention. Il y va de leur survie parmi nous. C’est aussi de cette façon que surgissent les motifs poétiques dans le champ du quotidien, jamais frontalement, toujours à la périphérie, à la lisière de notre regard. Ils nous frôlent nous côtoient, nous hèlent silencieusement et pour peu que nous fassions attention, ils nous guident, de clairière en clairière dirait María Zambrano, c’est-à-dire d’une manière discontinue là où le noyau de notre être se fracture et s’ouvre à de l’altérité, de la nouveauté, du jamais vu, du jamais entendu et nous entraîne, nous transforme, nous fait naître.

Voilà peut-être ce que nous apprennent les animaux : c’est quand on ne fait pas attention, quand on est occupé ailleurs, que les choses se produisent, que se trouve la possibilité d’un véritable commencement. L’événement est pour nous, qui écrivons des poèmes, dans l’ouverture de l’inadvertance, là est notre chance, l’amorce du mouvement qui nous entraîne. Un instant, un instant seulement quelque chose a bougé, un visage s’est découvert, un oiseau s’est envolé. Nous, tout ce que nous avons à faire, c’est à nous rendre disponibles, mais nous devons être trouvés pour que l’écriture puisse commencer. Ce n’est pas nous qui choisissons et rien ne sert de se mettre à son bureau tous les matins. Il faut sortir, de soi, de sa maison, passer des seuils, prendre le RER ou s’en aller dans la forêt, s’aventurer sur une passerelle. J’aime qu’on puisse entendre dans le mot passerelle le mot réel. La passerelle, c’est elle qui nous fera passer dans le réel. L’animal peut être dans ce processus une sorte de guide.

Isabelle Lévesque : À maintes reprises dans le recueil, veille et sommeil, pensée ou choses vues et rêves se mêlent. Où se situe le réel le plus fort du poème quand on constate que l’autre n’est accessible que par éclats, juste entre sommeil et veille ?

« Toujours elle m’échappe, dans la veille comme dans le rêve. Je voudrais la prendre par la taille et c’est une robe que j’ai dans les bras, […] mais ni pieds, ni hanches, ni épaules, rien de ce qui fait qu’elle est elle, un corps, une présence, une évidence réelle. » p.36 Entre amour et prière, quelle est donc la place de la poésie ? « Rare est le poème où l’élan va jusqu’à son terme. Rare et donc d’autant plus précieux. Il faudrait tous qu’ils se terminent par « je t’aime ». »

Jean Marc Sourdillon : Ce point est capital. On ne naît pas seul. Naître ne se fait pas sans l’autre, dans la manière dont on lui parle. Parler est une manière d’aller vers lui en lui disant qu’on l’aime et dans ce mouvement d’aller vers on se transforme, on le devient tout en devenant soi-même de plus en plus réel. On sait cela au moins depuis les troubadours dans l’histoire de la poésie. C’est dit dans « La chanson de l’amour de loin » de Jaufré Rudel mais c’était là sans doute avant dans « Le Cantique des cantiques » et dans la poésie mystique des soufis. Et depuis la nuit des temps dans cette façon de parler, de s’adresser à l’autre qu’on appelle prier. L’adresse est une sorte d’arche tendue, de pont suspendu au-dessus du silence et du vide, un élan dans la nuit de l’inconnu et la distance qui sépare le toi du moi, et cette sorte de pas suspendu, d’élan interrompu, est ce qui porte la parole, cette musique qui la soutient et qu’on entend sous les mots dès qu’il s’agit de poésie. S’adresser à l’autre, lui dire « toi », c’est tendre la parole et la faire chanter. On est proche de l’imploration ici et de sa mélodie bouleversante. C’est pourquoi la poésie est pour moi à la fois une forme de prière et de lettre d’amour. C’est le même élan qui conduit plus ou moins loin dans la même direction. On se tourne vers l’autre, on l’appelle, on lui demande d’être présent, toujours plus présent, on lui dit « toi », on lui dit « tu », on lui dit qu’on l’aime et sur cette lancée on se propulse par-dessus toute barrière.

L’amour, dit Emmanuel Levinas, est relation avec le mystère, ou encore avec l’absence de l’autre. L’autre, dès lors qu’on l’aime (et c’est sans doute à cela qu’on sait qu’on aime) sans cesse se dérobe et sans cesse, pour le suivre, nous ajustons sur lui des images pour nous approcher de sa vérité mais sans que jamais elles puissent être parfaitement adéquates à son visage. Constamment il y a un léger bougé, un flouté comme on dit en photo, parce que l’autre, celui ou celle qu’on aime, n’est pas un moi dont on pourrait définir les contours, énumérer les qualités, dresser le portrait, il est une vie qui sans cesse s’échappe, se transforme, déborde de toute part ce que je pourrai dire, connaître ou posséder de lui ou d’elle. De cette façon l’amour nous en apprend beaucoup sur Dieu. Dieu est pareillement une absence, un trou au cœur du réel, une béance. C’est Valère Novarina dans L’Acte inconnu qui remarque que le mot « Dieu » (si l’on accepte le fait qu’en latin on ne distingue pas le u du v) est une anagramme du mot « vide », et il en conclut qu’il faut laisser ce mot ouvert, ne pas le remplir de représentations, d’idées ou d’images. Lui laisser la chance de s’échapper comme le chevreuil et de se manifester comme absence à l’intérieur du mouvement qui nous emporte et nous conduit vers lui quand on lui parle, quand on lui dit simplement « tu », le seul contenu verbal de toute prière, de toute parole d’amour. La parole se relie à ce manque de l’autre, cet autre absent qui ne répond pas, qui ne répondra pas, qui ne sait pas et qui pourtant accueille votre voix comme aucune autre, dans une ouverture absolue à l’inespéré. C’est ainsi qu’Anne Dufourmantelle définit la prière. Ce pourrait être aussi une définition du poème, je me permets de me citer moi-même : l’écriture du poème serait une façon que nous avons de nous donner une oreille pour écouter là où l’on ne sait pas entendre, dans le silence ou le mutisme, de nous fabriquer un regard pour voir là où il nous est impossible de voir, d’être dans la cécité la plus totale et de lancer là-dedans un regard. On parle à on ne sait qui en se tournant dans l’on ne sait vers où. On lance des passerelles. On guette l’unique réponse.

Bibliographie

Poésie

Les Tourterelles, préface de Philippe Jaccottet – La Dame d’onze heures, 2008 – Prix du premier recueil de poèmes 2009

Les Miens de personne, préface de Jean-Pierre Lemaire, lavis de Gilles Sacksick – La Dame d’onze heures, 2010

Dix secondes tigre – L’Arrière-pays, 2011

La vie discontinue – La Part commune, 2017

En vue de naître – L’Arrière-pays, 2017

L’unique réponse – Gallimard, 2020

Essais

Un lien radieux – L’Harmattan (2004) – Essai sur Philippe Jaccottet et les poètes qu’il a traduits.

Naissance mutuelle – La Dame d’onze heures, 2010 – Essai précédant l’édition de la correspondance de Simone Weil et Joë Bousquet.

Gilles Sacksick, entre le mat et le vif – Éditions La Maison-près-Bastille, 2010

Édition des Œuvres de Philippe Jaccottet – Gallimard, coll. La Pléiade, 2014

Jaccottet écrivant Au col de Larche – Le Bateau Fantôme, 2015

Fictions

Le fils de ton rêve, dessins (d’enfant) de Gilles Sacksick – La Maison-près-Bastille, 2012

Les voix de Véronique, éditions Le Bateau Fantôme, 2017

Traductions et présentation de l’œuvre de María Zambrano :

L’Inspiration continue (essais pour les perplexes) – Jérôme Millon, 2006

La Confession : genre littéraire – Jérôme Millon 2007

Pour aller plus loin :

Le site de Jean Marc Sourdillon :
https://jeanmarcsourdillon.wordpress.com

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